Parmi les espèces fortement dépendantes de l’environnement des vieilles forêts et de la pureté de l’air, le lichen Usnea longissima (Famille des Parmeliacées) est certainement le plus symbolique au niveau mondial. Ce lichen développe des draperies spectaculaires dans les sous-étages forestiers, rendant les paysages presque irréels.
La distribution naturelle de Usnea longissima était très large dans l’hémisphère nord, en Asie, en Amérique du nord et en Europe des côtes aux montagnes pourvues d’un climat très humide, avec pluies abondantes et brouillards fréquents, dans toutes les zones non polluées. J’ai pu observer de des populations magnifiques lors de ma visite, en 2018, des forêts de haute montagne de l’Himalaya, dans la province du Yunnan en Chine, à Pudacao (3700 m) et Benzilan (3900m). Ce lichen abonde dans les sous-étages des forêts pluviales de conifères à épicéa (Picea likiangensis) et sapin (Abies georgei). Outre cette usnée, se trouve également le lichen Lobaria pulmonaria, reconnu lui aussi comme un indicateur de vieille forêt.
Ci-dessous : populations d’usnées pendant aux arbres en haute altitude, Yunnan. La photo 3 montre l’alliance de l’usnée avec le lobaria.
Un peu de botanique
Les usnées, comme tout lichen sont constituées de deux espèces différentes vivant en l’étroite collaboration. La partie qui assure la photosynthèse est une algue ou une cyanobactérie possédant de la chlorophylle, et fixée sur le corps végétatif (thalle) fabriqué par un champignon (Ascomycètes). Le (ou les) champignon assure (nt) le substrat (sous forme de thalle) à l’algue, mais assure d’autres fonctions telles que la protection contre les stress, des événements climatiques aux attaques biologiques. Ils contribuent aussi à améliorer les performances de photosynthèse des algues ou cyanobactéries chlorophylliennes.
Les usnées peuvent développer plusieurs types de morphologies. Celle de Usnea longissima est unique : elle est caractérisée par de longs axes fins pendants et parallèles les uns aux autres. Certains de ces axes peuvent atteindre 4m de longueur, ce qui fait de ce lichen le plus long du monde (d’où le nom de longissima). En revanche, ses axes secondaires sont très courts et distribués tout au long de l’axe principal, ce qui favorise la capture des photons en atmosphère tamisée. La capture des photons est aussi aidée par un pigment d’acide usnique, situé dans la partie corticale de ses axes.
L’espèce évite les situations de pleine lumière. Elle ne se disperse pour l’essentiel que par voie asexuée, par des fragments de thalle, à des distances réduites (moins d’un mètre) par rapport au pied mère, d’un arbre à l’autre dans la partie inférieure de la canopée. Plus les arbres sont gros, plus la population d’usnées augmente. En revanche la reproduction sexuée par apothécie est naturellement semble-t-il, plutôt exceptionnelle.
Une espèce en voie d’extinction en Europe
Usnea longissima est devenue très rare dans les pays industrialisés voire a totalement disparu et ce depuis des décennies, en raison de la pollution de l’air et la sylviculture intensive. En France, elle n’est signalée par l’Atlas de Lichénologie que dans les Hautes Pyrénées et le Jura mais les données ne sont pas récentes, et en outre, peu précises. Leur présence devrait être confirmée à la date d’aujourd’hui.
Ciè-dessous: en bleu, espèces signalées il y a quelques décennies. En orouge, espèces disparues

Un cas rarissime évoqué pour les Vosges
Dans les Vosges, l’usnée est décrite dans les forêts sur substrat granitique à la fin du XIXe siècle puis au début du XXe. Fait rarissime, les populations vosgiennes étaient fertiles, un cas unique répertorié pour tout le continent ! C’est l’abbé Harmand qui signale ce fait dans un article publié en 1905.
« M. le Dc Paquy a recueilli, en 1903, aux environs du lac de Longemer, près de Gérardmer, de nombreux exemplaires d’Usnea longissima dont plusieurs sont fructifiés… Mais on les voit rarement à l’état fertile… Ainsi nos belles Vosges de Gérardmer sont un des rares points de la surface de notre globe où l’Usnea longissima atteint son complet développement»
A la suite de cette communication, M. Paquy précise qu’il avait recueilli certains exemplaires pour un herbier ; il a également donné les lieux où il avait observé ces individus : d’une part proche du lac de Longemer, au lieu-dit Basse de Mine, depuis la Basse de Mine sur le chemin de Fachepremont jusqu’au lac de Lispach, ainsi que la forêt de St Jacques au-dessus de Plombes ; et d’autre part Faing Morel au-dessus du défilé de Kerthoff.
Ces éléments sont infiniment précieux pour la connaissance de la biodiversité vosgienne, et ce d’autant qu’ils sont très peu connus. Voici le texte de M. Paquy concernant leur écologie locale et les observations de lichens avec apothécies (organes de reproduction des champignons ascomycètes)
« … Jules Garnier, professeur à la faculté de droit de Nancy, .. m’a donné les plus beaux et les plus longs échantillons, dont un mesure 4m50… »
« En général ces lichens ont été récoltés sur des sapins d’où ils pendent en longs filaments allant d’une branche à l’autre et atteignent souvent le tronc qu’ils suivent en descendant jusqu’au sol, c’est le cas des usnées fertiles. Parfois ils passent d’un arbre à l’autre formant ainsi de véritables girandoles et de longues guirlandes. On en trouve également sur des hêtres. Presque toujours ils sont placés à de très grandes hauteurs et il est difficile de les atteindre.
Les échantillons sur les sapins sont formés en général d’une longue tige n’ayant que fort peu de ramifications ; ceux des hêtres sont plus fournis et présentent des tiges partant du même point plus nombreuses et plus ramifiées, tout en conservant les mêmes caractères pour la disposition des fibrilles et la surface pulvérulente.
Le développement de l’Usnée longissima aux environs de Gérardmer a été favorisé par le voisinage des lacs et un été exceptionnellement humide en 1903. L’hiver suivant ayant été très bénin et peu riche en neige, on comprend qu’il ait été possible d’en trouver encore de nombreux exemplaires en 1904. »

Pourquoi une présence autour des seuls lacs vosgiens ?
La présence de cette espèce dans certains sites très limités des Vosges proches des lacs peut s’expliquer par plusieurs facteurs : un climat favorable, tamponné par la présence de larges surfaces d’eau libre, mais restant très humide toute l’année grâce à l’orientation des vallons très étroits où elle s’abritait et la présence de ruisseaux multiples sur les pentes. Ces forêts ont aussi échappé aux déforestations importantes qui ont suivi la Révolution française. Après 1840, les mesures de protection des forêts qui ont suivi les excès révolutionnaires leur ont sans doute également profité. En témoignent l’importance d’arbres de très grandes dimensions parmi les sapins et épicéas), qui atteignent 45 -voire 50m pour des diamètres de plus d’un mètre. Les comptages de cernes des arbres coupés indiquent des âges de plus de 250 ans. Les chablis, relativement nombreux résultent d’une déstabilisation chronique sur des pentes rocheuses et très fortes.
Ces photos représentent le milieu forestier au-dessus du lac de Retournemer, sans ses parties les mieux préservées. La dernière photo montre qu’il existe d’autres usnées dans la forêt (Usnée florida ??) moins exigente en termes de pollution de l’air
Depuis 1904, l’espèce n’a plus été signalée malgré plusieurs recherches effectuées par des membres de l’Association française de Lichénologie entre 1970 et 2024. Et ce malgré la conservation jusqu’à nos jours d’un niveau de naturalité élevé (pour partie) de ces forêts. Sans doute la pollution aérienne avec la croissance des villes aux alentours y a fortement contribué. Par ailleurs, les ruisseaux sont localement asséchés par captage des eaux, rendant les sous-bois moins humides.
Mais sait-on jamais ? Il faudrait explorer avec minutie tous les gros arbres ! et ils sont nombreux comme le montre la représentation Lidar ci-dessous (points rouges: les arbres de plus de 50m).

Une protection intégrale serait nécessaire : cette forêt devrait être classée Forêt d’exception !
Certaines portions des forêts domaniales autour de la Basse de la Mine ont conservé jusqu’à nos jours un état de naturalité sans doute inégalé partout ailleurs pour les Vosges. A ce titre, elles mériteraient une protection absolue,. L’arrêt de toute exploitation, même extensive, devrait être impérativement arrêtée, car les sous-bois s’assèchent et diminuent les conditions idéales d’humidité de ce site. Ce d’autant que des prélèvements d’eau assèchent les ruisseaux de certains vallons.
Ci-dessous: La physionomie des forêts du site varie en fonction de l’accessibilité. Ici, les coupes ont modifié l’architecture naturelle forestière.
En conclusion : ce site exceptionnel de la forêt domaniale de Gérardmer devrait être intégralement protégé, pour sa grande valeur écologique.
Remerciements
Un grand merci à Ludovic Fuchs pour la mise à disposition de l’image Lidar, et à Damien Saraceni pour la relecture du texte.