L’if à Paris : entre plantations et nature ensauvagée

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L’if (Taxus baccata et autres espèces du genre Taxus) est planté partout à Paris, notamment dans les beaux quartiers, en tant que bel arbre isolé ou bordant les allées. On le retrouve aussi dans les jardins publics ou privés, entourant les statues ou les fontaines, ornant les parterres plantés.

Ci-dessous : le parc de Bagatelle, dans le 16e arrondissement. Ce parc a pour mission la conservation des plantes menacées et la mise en valeur du patrimoine horticole de la ville. Les ifs y sont fort nombreux.

L’if ci-dessous évolue dans un bosquet avec des arbres feuillus. Une glycine s’est accrochée à lui jusqu’à son sommet.

L’if y est aussi souvent taillé sous forme de cone ou de rectangle (photos 1 et 2). Le plan du parc de Bagatelle (photo 3) montre des ifs coniques autour de parterres plantés.

L’if a plus largement trouvé une place de choix dans les grands parcs urbains. Le but de ces jardins est de « fabriquer une composition et des agréments dans une nature contrôlée et théâtralisée ». Le jardin français en particulier, a « un goût pour le spectacle et le spectaculaire ; Le dessin des parterres suit un plan géométrique et donne un effet de symétrie, les élévations végétales taillées pour former des murs et des topiaires, les terrasses surélevées, les jeux d’eau, fontaines et statues à l’antique qui rythment les allées ». peut-on lire sur Internet.

Plusieurs espèces d’ifs sont utilisées dans l’art des jardins, incluant aussi des hybrides naturels ou artificiels. Les ifs en colonne sont préférés dans les petits jardins ; certains hybrides sont utilisés dans les haies. Les espèces de plus haute taille (jusqu’à 15-18m) conviennent aux parcs et aux grands jardins. 

C’est également le compagnon obligé des monuments, jusqu’aux plus célèbres, comme tout autour de la Tour Eifel ou les Invalides. On le laisse se développer naturellement, ou on le taille à l’extrême.

L’if est aussi un symbole universel de la mort et de la renaissance dans les cultures européennes ou asiatiques. Cela explique son omniprésence odans les cimetières. Ci-dessous, le cimetière du Père Lachaise, est très riches en ifs.

Ce magnifique if surgit derrière ces vieilles tombes du cimetière Lachaise

Dans ce cimetière, l’if est souvent gravé sur les monuments mortuaires (cf photos 1 et 2). Certains ifs s’installent même dans les tombes lorsqu’une de leur graines aboutit au centre de tombes abandonnées (photo 3). Cela est fréquent en Europe et donne lieu à des légendes : on dit parfois qu’il se nourrit des morts.

Peut-être l’if se nourrit-il des morts, mais il est aussi source d’alimentation pour les habitants des cimetières. Au cimetière Lachaise, les perruches sont nombreuses à vivre dans les branches d’if et à en consommer les arilles (cf photo 1 : le vert de l’oiseau se confond avec celui des aiguilles). Les photos 2 et 3 prises sur une tombe sous un if montrent des graines d’ifs rejetées par les oiseaux et un mammifère. La crotte à droite pleine de graines toxiques d’if est peut-être celle d’un renard.

D’où vient cette passion pour l’if ?

Un conifère d’une grande beauté

Cet arbre a quelque chose de magnétique : une beauté ténébreuse, par son port en pyramide, ses longues branches tombantes, ses aiguilles d’un vert sombre.

Cet if des Vosges a plus de 1000 ans.

En fin d’année, l’if femelle se pare de baies d’un rouge vif, ce qui ravive sa beauté. Car l’if se reproduit par des « fruits », constitués d’une graine partiellement recouverte d’un arille pulpeuse et sucrée, très attrayante pour les animaux par sa magnifique couleur. Ce “fruit” de l’if n’en est pas vraiment un, car le fruit est une invention des plantes à fleurs. L’if se dissémine grâce aux animaux, par ingestion de la pulpe et rejet de la graine, hautement toxique. 3 graines ingérées par un cheval le tuent !

Ci-dessous : un if femelle d’une forêt pyrénéenne en fruit. La photo 2 montre le “fruit”: une arille rouge sucrée et une graine. Photos de Frédérique Caraglio

La réitération , un processus de survie fort utile pour agrémenter les jardins

Mais l’if est surtout apprécié pour la facilité que le jardinier a de le tailler à sa guise. Dans ce cas, on détruit sa belle architecture pyramidale pour le transformer en tout ce qu’on veut ! Mais avant d’admirer les prouesses des jardiniers, il faut bien comprendre le processus en milieu naturel. Il s’agit en fait d’une faculté poussée à l’extrême de répondre aux stress de l’environnement, comme les cassures par le vent, le gel, ou les animaux, par un processus, la réitération.

La réitération correspond à la faculté qu’a toute plante de pousser remplacer un axe de son architecture, du tronc à la plus petite branche, après une coupe ou une brisure. L’arbre stimule un méristème (tissu jeune et indifférencié) qui reproduit la partie coupée ou cassée. L’if possède cette faculté à un degré que n’atteint aucune plante, et peut prendre de ce fait des formes extraordinaires dans la nature, en fonction des milieux où il pousse, sur falaise, dans des fissures, sur des pentes fortes …

En voici quelques exemples pris dans la nature :

Cet if s’est accroché à une paroi verticale instable de rhyolite, d’origine volcanique, et a multiplié les axes dans tous les sens pour assurer sa stabilité. Certains ifs peuvent ainsi vivre plusieurs siècles.

Ci-dessous : trois photos prises à 1000 m d’altitude dans les Pyrénées. Les ifs sont soumis à des vents violents, le poids de la neige en hiver, et le broutage par les chamois. D’où ces formes tourmentées et ces “pairies de réitérats” sur les troncs.

Cette formidable souplesse morphologique s’accompagne d’autres prouesses lorsque l’arbre vieillit (cf photos ci-dessous). Photo 1: une renaissance à partir de ses parties mortes par excroissance du cambium provenant d’un autre axe bien vivant; photos 2 et 3 : des réitérats qui naissent sur les parois des troncs creux qui finissent parfois par se souder, ou par en laisser un qui finit par prendre toute la place dans le tronc creux

On comprend mieux ce que l’horticulteur provoque chez l’if par la taille : une situation d’extrême stress, qui le pousse à fabriquer de nombreuses pousses pour survivre. L’homme a ainsi créé l’art topiaire (du latin ars topiaria, « art du paysage ») qui consiste à tailler les arbres et arbustes de jardin dans un but décoratif pour former des haies ou des formes variées (photos ci-dessous: un tunnel, un ours endormi, ou des formes géométriques).

L’if a donc trouvé une place de choix dans le jardin classique des parcs français, dans un but de nature contrôlée et théatralisée. Le jardin français en effet a « un goût pour le spectacle et le spectaculaire ; Le dessin des parterres suit un plan géométrique et donne un effet de symétrie, les élévations végétales taillées pour former des murs et des topiaires...peut-on lire sur Internet.

L’if sauvage existe-t-il dans les forêts aux alentours de Paris ?

Pour ma part, je préfère l’if sauvage, mais hélas, il a presque disparu des forêts françaises et plus largement dans presque toute son aire de distribution, très large (il s’étend de l’Irlande jusqu’aux Açores, en Europe tempérée atlantique, subatlantique et centrale, le long du bassin méditerranéen, et jusqu’en Transcaucasie). Les qualités de son bois (à la fois dur et flexible) ont entrainé une surexploitation à très large échelle, dépassant largement les frontières du pays; la sensibilité de ses jeunes individus à la dent des herbivores sauvages (et domestiques), qui apprécient la consommation des aiguilles malgré leur toxicité (sans doute pour des raisons médicinales : elles pourraient avoir un effet naturel anti-parasitaire) empêche l’espèce de se réinstaller dans une forêt où ils ont été décimés.

Les forêts vierges d’if

L’if a probablement formé dans le passé lointain de notre pays de vastes taxaies pures dans les parties du territoire climatiquement les plus favorables, en climat atlantique et subatlantique, de la Bretagne à l’île de France. Ces forêts ont disparu dès l’Âge du Bronze, mais il en reste quelques-unes dans quelques endroits retirés d’Europe. J’ai pu en parcourir dans les montagnes de Sardaigne et d’Espagne atlantique. Ces forêts pures d’if, à la canopée sombre, au sol nu couvert d’aiguilles toxiques, où toute autre plante est exclue par l’action même des ifs adultes, ont pu impressionner les sociétés du passé, qui y ont parfois construit des sanctuaires.

Cette taxaie pure de Sardaigne à Sos Nibberos est constituée d’ifs séculaires. L’aspect de cette forêt est d’une grande naturalité: très gros invididus, bois mort, sol couvert d’aiguilles toxiques. Un milieu d’une extrême rareté et un joyau de forêt “vierge”

En fait, l’if a disparu depuis si longtemps dans les forêts d’Europe, qu’on l’oublie souvent dans les qualificatifs de forêt naturelle, considérant en premier les gros arbres et les arbres morts des autres espèces. Or, cette espèce, qui a tendance à éliminer les autres plantes par sa toxicité et l’ombrage qu’elle provoque, a probablement joué un rôle prépondérant dans l’architecture et la dynamique forestière naturelle des forêts. Ces formations pures d’if, si rares et si précieuses, sont interprétées comme une phase ultime de la sénescence des forêts tempérées.

Le bois de Boulogne : un petit coin de nature ensauvagée où l’if reprend doucement sa place.

En parcourant le Bois de Boulogne à hauteur du Jardin d’Acclimatation, j’ai eu la surprise de voir dans une partie laissée en libre évolution, des ifs s’intégrer discrètement par petits bouquets. Ce milieu lui est très favorable : aucun traitement sylvicole, comme le prouve l’abondance des bois morts ; pas d’herbivore friand de petits ifs, un sol humide en permanence, car le bois de Boulogne se trouve sur les alluvions de la Seine et serait parcourue de bras du fleuve sans les activités humaines. Les petits cours d’ eau qui parsèment ce bois sont alimentés par le fleuve, mais reconstruits artificiellement.

Ce n’est certes pas la forêt ancienne à haute naturalité de Sardaigne, mais ce petit boisement laissé en libre évolution dans le Bois de Boulogne commence à prendre un bel aspect de milieu ensauvagé, avec son bois mort et ses ifs qui colonisent discrètement les sous-étages.

Ci-dessous : peuplements d’if colonisant les sous-étages, avec parfois l’apparition de clones (photo 3)

Ci-dessous : quelques ifs plantés qui sont sans doutes les parents dont les graines ont été apportées par les oiseaux ou les mammifères présents dans le bois. Sur la troisième photo, l’if de premier plan est spontané. Ces ifs sont donc issus de cultivars, mais qui restent proches de l’espèce sauvage.

Cette recolonisation discrète, aux portes de Paris, pourrait rsymboliser une belle victoire de la nature. Il existe sans doute d’autres endroits autour de cette mégapole où l’if revient de la même manière. Laissons le temps à cette forêt de se renaturer sur des siècles : on pourrait aboutir à une taxaie pure !

Des forêts “primaires” “reconstituées” autour de Paris : une aberration écologique

Il existe plusieurs sites sympathiques sur internet invitant les Parisiens à rechercher la nature en ville. Cette initiative est excellente. Je propose de les inciter à rechercher les endroits où l’if apparait spontanément, autant que d’inciter les jardiniers à laisser des coins de forêt en libre évolution. En tout cas, il ne faut pas confondre ces espaces fortement perturbés par l’être humain, où la nature amorce un retour timide et bien contraint, avec des “forêts primaires” ou “forêts originelles” qu’on pourrait recréer en quelques années quelques plantations d’espèces à croissance rapide. Le journal Le Monde du 25 juillet 2019 écrit par exemple :

“Coincés entre le périphérique et le macadam de la Foire du Trône, en lisière du bois de Vincennes, de jeunes plants d’arbre résistent à la sécheresse au milieu des grandes herbes. Des chênes, des charmes, du houx, des tilleuls, des merisiers, des cormiers… Bienvenue dans la première « forêt primitive » de Paris : près de 2 000 arbres de 25 espèces ligneuses différentes ont été plantées là ce printemps, sur une modeste parcelle de 700 mètres carrés, par 200 Parisiens volontaires, sous la houlette de la municipalité et de l’organisation écologiste Reforest’Action.

Le Monde, 25 juillet 2019

Pourquoi « primitive »? « On cherche à reproduire l’écosystème tel qu’il serait si on le laissait évoluer librement pendant plusieurs centaines d’années », explique le fondateur et président de Reforest’Action, Stéphane Hallaire. Théorisée par le botaniste japonais Akira Miyawaki pour restaurer des forêts sur des sols dégradés, industriels ou urbains, cette méthode consiste à planter des espèces très diverses avec une très forte densité – jusqu’à trois arbres par mètre carré, trente fois plus que dans une forêt traditionnelle – et de manière totalement aléatoire. »

Il est regrettable d’associer ce système de plantation (donc hautement artificiel) à une « forêt primitive » (même si les guillemets indiquent une prise de distance) : une forêt, ce n’est pas juste des arbres, mais tout un écosystème qui s’installe de manière naturelle, un sol et une faune du sol, des relations entre toutes ces formes de vie qui se tissent à l’échelle du siècle ! Que des citoyens ressentent le besoin d’une nature forte et sauvage en ville est une chose, que des entreprises utilisent des termes qui ont un sens écologique précis pour vendre des projets aux effets miraculeux est une erreur écologique, voire une escroquerie qui coûte très cher. Les travaux du botaniste japonais Akira Miyawaki, leurs applications et bénéfices sont en cours d’étude dans le milieu de la recherche européen, mais en aucun cas ils ne peuvent justifier de prétendre reconstituer uneforêt primitive par la plantation. La forêt (a fortiori si on la considère comme “primitive”) est un milieu écologique d’une complexité forte et exigeante : le temps est un facteur impondérable à son développement.

Pourquoi pas laisser la forêt se construire elle -même ? La surprise est, comme on le voit, le retour, parfois d’espèces disparues depuis des siècles dans le milieu naturel… et sans dépenser un sou !

Référence

Hageneder F. 2007 Yew: a history . The history Press

Je remercie Damien Saraceni pour la relecture et la mise en forme de ce texte.

Cet article a 3 commentaires

  1. Ponzo Robert

    Très bel article pour qui aime cet arbre, l’if sous tous les aspects. Bravo !

  2. Hervé Lieb

    Bonjour, étant passionné par les arbres, je lis avec beaucoup d’intérêts vos articles sur les ifs.
    En effet, l’if mérite toute sa place dans nos forêts si monotones. Je suis moi même propriétaire d’une toute petite parcelle forestiere où depuis 3 ou 4 ans j’observe 9 ifs qui ont poussé naturellement, ils sont maintenant protégés par des clôtures et hors de danger face aux chevreuils.
    La question que je me pose, c’est pourquoi poussent-ils dans ma parcelle et pas dans celle de mon voisin, qui est une forêt de chêne bien plus ancienne.
    Cordialement.
    Hervé LIEB

    1. Annik Schnitzler

      bonjour
      je ne peux que vous approuver pour votre initiative de protéger les ifs ! mais en revanche je ne peux pas vous répondre pour votre dernière question. L’if régénère difficilement et bien des facteurs peuvent entrer en cause.
      Cordialement
      Annik Schnitzler

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