Savoie : la légendaire forêt vierge de Doussard

L’histoire de la forêt vierge de Doussard

Un article de 2008, signé Michel Bartoli et Bernard Gény, titré « 1860 : l’exploitation de la dernière forêt vierge des Alpes françaises » fait état de l’histoire d’une forêt située dans l’étroite combe d’Ire au Sud du lac d’Annecy, et restée vierge jusqu’à sa coupe en 1856. Cet article reprend des écrits publiés par un ingénieur forestier, Ernest Guinier (1837-1908) dans un article paru dans la Revue forestière des eaux et forêts en 1901.

Sur la carte ci-dessous : La forêt vierge de Doussard s’étendait entre 800 et 1100m d’altitude, sur les pentes très escarpées de cette combe cf carte ci-dessous, au sud de la ville de Chevaline.

Ci-dessous : l’entrée de la combe d’Ire (vallée à droite vue de la route).

Comment savait-on qu’elle était vierge ? Parce que ce terme était spécifiquement marqué dans l’acte de vente de la forêt, daté de 1856, et qui se trouve aux Archives départementales d’Annecy (74). Cet acte de vente comporte trois pages, qui m’ont été procurées par Yves Lurancin, de l’Académie florimontane de Annecy.

Photos 1 à 3: Le qualificatif de « Forêt vierge » apparaît sur la première page photo 1.) Les dimensions des arbres peuvent se lire en bas de la troisième page (photo 3). On peut y lire :

« Les bois sont d’essence sapin, hêtre, orme et plane. Les arbres de ces forêts vierges sont généralement d’une grosseur prodigieuse: il y en a qui ont de sept à huit mètres de circonférence. Dans l’épaisseur des forêts, la hauteur des arbres est de quarante-cinq mètres et on en trouve communément de trois mètres cinquante centimètres de circonférence »

Les dimensions atteintes par ces arbres sont très intéressantes, car il est très rare que nous disposions de telles données pour les forêts françaises. Elles permettent d’évaluer ce que seraient les architectures forestières sans les activités humaines. 250 ha de cette magnifique forêt de hêtraie sapinière et érablaie ont été coupés et vendus.

Pourquoi la forêt était elle considérée comme vierge ? Parce qu’il n’y en avait alors aucun accès dans la combe jusqu’au milieu du XIXe siècle, en raison de l’absence de sentiers au fond et sur les pentes de la combe, car aucune exploitation forestière n’était alors autorisée pour des raisons administratives. Selon les textes de l’époque en effet, des droits plus ou moins légitimes étaient alors vivement contestés. Malheureusement, lorsque finalement les communes concernées s’accordèrent, une coupe franche de la forêt fut décidée après la mise en vente de parcelles forestières importantes. Cette vente fut adjugée à Dame Francelin Schmidt, veuve d’un maître verrier d’Alex au prix de 276 000 francs. Pour en faciliter l’exploitation forestière, une route fut construite le long de l’Ire, du village d’Arnand au sud de Doussard au lieu-dit le Martinet. C’était la fin de la tranquillité de la nature sauvage de la Combe d’Ire.

La destruction de cette forêt fut une tragédie pour la nature savoyarde, fortement ressentie par Ernest Guinier, 40 ans plus tard, lorsqu’il visita les parcelles coupées à blanc. Il nota que la forêt se reconstituait « lentement dans des circonstances […] et où, après 30 ans, les résineux commencent seulement à s’élever ». Le naturaliste fut aussi peiné par les réactions de la population de l’époque :

«  Un grand banquet eut lieu au milieu de la forêt et là, en présence des syndics des communes voisines et d’une foule de personnes, au bruit des détonations des salves d’artillerie, Madame Perrevex, munie d’une hachette d’argent, porta le premier coupe à l’antique forêt ».

L’article note qu’une rondelle découpée dans un de ces vieux sapins de 1m50 de diamètre comptait 274 cernes. On peut concevoir que les sapins de plus de 2m de circonférence étaient encore bien âgés !

Une région encore riche en ours

La forêt vierge de la combe d’Ire ne comprenait pas que des arbres aux dimensions hors normes, mais d’autres espèces comme une belle population d’ours. Le massif des Bauges constituait alors un des derniers bastions de l’espèce avec la Chartreuse et le Vercors, grâce à une couverture forestière continue depuis Faverges jusqu’à Cléry au sud près d’Albertville. Les ours parcouraient les reliefs de ces citadelles naturelles que formaient les plateaux calcaires dans des forêts encore très peu exploitées, ce qui leur offrait des possibilités de dissimulation et de fuite. Les abris les plus sûrs étaient alors la Combe d’Ire et le vallon de Saint Ruph à proximité. À partir de ces deux sites, les animaux se répartissaient en tentacules irréguliers selon les opportunités, notamment vers le nord et l’est, le centre de gravité étant le village de Seythenex au débouché du vallon de Saint Ruph. Les contacts avec d’autres ours des massifs voisins étaient possibles par des vallées adjacentes

Ci-dessous: photo 1: les sites où l’ours étati bien présent au XIXe siècle. Photo 2: le site de la combe d’Ire et du vallon St Ruph au sud du lac

Mais tout a basculé après la deuxième moitié du XIXe siècle, lorsque la pression démographique a accentué l’emprise de l’homme sur les paysages. Le monde rural était alors en pleine expansion : de la Révolution à l’annexion du duché à la France, la Savoie passait en effet de 430 à 542 000 habitants, soit une progression de 27% en deux générations, accentuant la pression sur les terres à mettre en culture.

Dans toute la Savoie, le recul de la forêt s’accentue, avec une offensive majeure portée contre les ours lors de l’apogée démographique, justement dans la fourchette de temps proche de l’exploitation de la combe d’Ire. Les ours s’exposent aux fusils lorsqu’ils circulent en dehors des abris fournis par les forêts denses. Entre 1865 et 1893, 17 ours sont tués (et consommés) dans la région entre Faverge et Doussard, dont deux dans la combe d’Ire.

« Il pesait 153 kg et fut débité à 5 francs le kg chez MM. Coutin et Granchamp, bouchers à Annecy. Il est probable que ce vieux solitaire était le dernier représentant de ces hôtes, peu malfaisants, qui donnaient une certaine renommée à l’ancienne forêt vierge de Doussard, car il termine cette liste mortuaire »

Janin 2002

La combe d’Ire à l’heure actuelle

Historiquement, l’acquisition de la forêt domaniale de la Combe d’Ire par l’État s’est faite dans un contexte de surexploitation des forêts, ainsi que des déboisements et ce jusqu’à la fin du XIXe siècle. Les dénudations des versants avaient provoqué alors une activité torrentielle accrue de l’Ire catastrophique pour les villages situés à l’aval. Depuis, la forêt a repris ses droits, mais l’exploitation forestière est toujours importante, sauf dans les sites protégés, qui ont retrouvé une certaine naturalité, avec présence de quelques gros arbres et arbres morts. Un recensement des espèces vivant dans le bois mort (insectes dits saproxyliques) indiquait 104 espèces dont 25 sont bio-indicatrices de bonne qualité des forêts (plan de gestion 2025, ONF)

Sur 917 ha, 181, 86 ha ont été classés en 1998 en réserve biologique : RBI : 116,94 ha en réserve biologique intégrale, et – RBD : 64,95 ha en réserve biologique dirigée. Considérée comme un « Cœur de nature » du Parc naturel régional du Massif des Bauges, cette réserve est concernée par cinq Zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF) de type 1 et une ZNIEFF de type 2 et intégrée dans Natura 2000.

La Combe d’Ire fait aussi partie la réserve nationale de chasse et de faune sauvage des Bauges, qui inclut la plupart des plus hauts sommets sur une superficie de 5200 ha. Sa co-gestion est assurée par l’Office français de la biodiversité (OF), le parc naturel régional des Bauges, et l’Office national des Forêts. Cette réserve a été créée en 1913 à l’initiative de l’administration des Eaux et Forêts sur des terrains domaniaux pour freiner l’effondrement des populations de chamois. La réserve de chasse domaniale devient réserve nationale de chasse en 1955 puis réserve nationale de chasse et de faune sauvage en 1995, par l’arrêté du 6 janvier

Mes visites au cours de l’été 2026

Le fonds de la combe d’Ire est parcouru par la rivière Ire, qui s’écoule du sud vers le nord en direction de Doussard. En cet été caniculaire de 2026, la rivière est à sec par endroit, mais l’endroit reste très humide, comme en témoignent les mousses qui pendent sur le fond du vallon.

Les parties anciennement coupées au XIXe siècle étaient situées précisément sous la Fontaine du Fau en rive gauche de l’Ire et sur la rive droite au lieu-dit Pré du Poirier. Ces forêts ne ressemblent plus aux descriptions du XIX siècle, et il ne reste que quelques hectares qui ont échappé aux coupes . Le secteur face au Pré du Poirier correspond à la sapinière la plus mature connue

Les ifs de la combe d’Ire

J’ai pu constater la présence d’ifs isolés en bordure de la rivière (où il est couvert de mousse comme les autres arbres) et dans les forêts de pente. Ces quelques individus témoignent d’une dynamique de recolonisation en cours. Les conditions écologiques de la combe d’Ire lui conviennent en effet parfaitement : sol riche, humidité constante toute l’année.

Ci-dessous : la photo du milieu montre un petit if ayant germé au bord du chemin. La photo à droite illustre la consommation de baies d’if par une martre, qui rejette une grande partie des parties pulpeuses rouges et des graines hautement toxiques, sans les consommer. La présence de deux de ces crottes sur le chemin suggère qu’il y a de nombreux ifs en sous-étage des forêts proches du chemin, et qui fructifient.

Que reste-t-il des forêts vierges ?

Selon les forestiers, il ne reste plus guère de vieux peuplements dans la combe d’Ire, sauf dans quelques micro-sites très peu accessibles sous les barres rocheuses. Voici une série de photos de vieilles sapinières prises dans la réserve biologique intégrale par Béatrice Kremer-Cochet en septembre 2026.

En contraste, voici une sapinière proche, mais bien plus jeune. Les arbres sont nettement moins gros.

En conclusion

L’histoire de la combe d’Ire a pu arriver jusqu’à nous grâce aux recherches effectuées aux archives par des naturalistes forestiers t des historiens. ON peut alors réaliser la rapidité avec laquelle la nature peut être humanisée en quelques décennies, par la disparition de ces dernières forêts vierges et de ses ours.

Le site de la Combe d’Ire a retrouvé une couverture forestière dense grâce aux efforts des forestiers au cours du XXe siècle, ce qui explique la jeunesse de l’écosystème actuel. Toutefois, l’exploitation forestière y est bien présente et les chemins forestiers très larges. Les réserves sont en revanche bien modestes par rapport à la surface forestière totale actuelle. Quant à l’ours, une réintroduction à l’échelle des Alpes n’est pas envisageable, malgré des conditions écologiques favorables, ainsi que cela est développé dans le livre ci-dessous;

Comme souvenir de cet animal injustement éliminé, il ne reste finalement dans la combe d’Ire, que quelques lieux-dits et un dessin représentant l’animal sur les serviettes d’un restaurant.

Références

Bartoli Michel, Gény Bernard 2008. Ernest Guinier (1837-1908) : un forestier éclectique et visionnaire. Revue
forestière française, 60 (4), pp.477-486.

Janin Frédéric 2002 Ours et loups en Savoie Seconde moitié du XVIIIe siècle début du XXe siècle. L’histoire en Savoie, n ° 4, nouvelle série.

Serand F. 1935 Les derniers ours dans les montagnes de Doussard et de Faverges. Revue savoisienne, p 71-121.

Office national des forêts, 2025. – Réserve biologique mixte de la Combe d’Ire. Forêt domaniale de la
Combe d’Ire (Savoie et Haute-Savoie). Rapport de présentation en vue de l’extension de la réserve. Plan
de gestion (période d’application : 2025-2034). – 118 p.

Remerciements

Un grand merci à Yves Lurancin, de l’Académie florimontane d’Annecy, pour sa recherche aux Archives départementales d’Annecy (74) afin de trouver le texte d’origine de la coupe de la forêt de Doussard. Je remercie également Michel Bartoli pour les discussions à ce sujet, Laurent Latuillière qui m’a indiqué les sites où subsistaient encore quelques vieux arbres, ainsi que le plan de gestion de la forêt, et Béatric Cochet qui a parcouru une partie de la vieille forêt et en a fait des photos.

Merci également à Jean Marie Holderbach pour m’avoir fourni les documents anciens, et Damien Saraceni pour la relecture des textes.

Pour aller plus loin sur la place des ours :

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