Notre voyage en Ouzbekistan en mars 2026 nous a mené dans deux parties très éloignées du pays : le delta de la mer d’Aral et ses rives asséchées au nord, et deux cités du sud du pays, Samarcande et Boukhara, situées sur un affluent de l’Amou-Darya.
Sur la carte ci-dessous, la mer d’Aral, presque asséchée, est située à l’Est de la mer Caspienne, dont elle est séparée par un vaste plateau désertique. L’Ouzbekistan possède la moitié de cette mer ainsi que le delta de l’Amou Darya qu’on voit au sud. Tout au sud du pays, au pied des montagnes, se situent les deux villes de Samarcande et Boukhara.

La mer d’Aral
La mer d’Aral occupe la partie basse d’une vaste dépression partagée entre le Kazakhstan au nord et l’Ouzbékistan au sud. Elle est entourée des grands déserts de l’Oust-Ourt, du Kyzyl-Koum et du Kara-Koum, qui se sont donc formés aux époques glaciaires. Cette mer est alimentée par deux affluents principaux, l’Amou-Daria et le Syr-Daria, issus du massif du Pamir.

Cette mer intérieure couvrait avant les années 1960, une superficie moyenne de 64 000 km2, une profondeur moyenne de 16m et contenait 1000 km3 d’eau. Le fond atteignait 68 m dans une zone étroite à l’Ouest du bassin. La superficie des eaux était étroitement tributaire de l’équilibre entre une évaporation intense (plus d’1 m d’eau par an), lié à un climat continental aride, et les apports exclusifs des deux fleuves Amou et Syr-Daria (54 km3/an). Les précipitations (10 cm par an) représentaient environ 5,5 km3 par an. L’eau avait une salinité d’environ 10 à 11g par litre.
La mer d’Aral est entouré par plusieurs déserts (photo 1). Celui de l’ouest, le plateau continental d’Ourst-Ourt la sépare de la mer Caspienne (photo 2)
Ce plateau se termine par d’impressionnantes falaises qui atteignent par endroit 250m de hauteur, et qui dominent la mer d’Aral. Le nom local est l’escarpement du Tchink.
La mer d’Aral a été durant les périodes froides du Quaternaire un grand lac d’eau douce, alimenté par les grands fleuves issus des montagnes entourant sa dépression, et qui charriaient d’énormes quantités d’eau de fonte et d’alluvions fluvioglaciaires. La surface d’eau (douce) de l’Aral s’étendait alors très loin au Nord jusqu’aux vallées des grands fleuves sibériens.
Certains de ces lits reliaient alors la mer d’Aral à la mer Caspienne. On peut encore observer, dans le désert du Kara-Koum, le tracé fossile de l’Oungouz, très ancien bras de l’Amou-Daria et dont des restes subsistaient encore voici 100 ans, sous le nom de Kelif-Daria.

En revanche, durant les périodes interglaciaires chaudes, le lac se salinisait avec une surface plus réduite, en raison d’une évaporation plus intense. L’Amou Darya formait au sud est un vaste delta qui serait sans doute, sans les activités humaines, couvert de forêts riveraines à Tamaris et peupliers et de vastes roselières.
La catastrophe écologique à partir des années 1960
Depuis les années 1960, la mer d’Aral s’est progressivement asséchée en raison d’irrigations intensives pour la culture du coton. Le niveau des eaux s’est abaissé de 22m, les côtes on reculé de 80m et la surface perdue est de 60%, avec un niveau de salinisation devenu incompatible avec les poissons. Ce d’autant que les eaux sont fortement polluées par les rejets de pesticides. La grande partie sud qui dépend de l’Amou Darya, ne reçoit presque plus d’eau de surface. En revanche, la partie nord a été préservée de l’assèchement par la construction du barrage de Kokaral qui sépare la petite partie nord de la mer d’Aral au Kazakhstan.
Ci-dessous : le dessèchement progressif de la mer d’Aral en quelques décennies. Un retour ne semble pas possible en Ouzekistan pour l’instant.
La perte des ressources autour de la mer d’Aral a été une tragédie pour les habitants qui vivaient à proximité. la diminution de l’évaporation rend le climat de la région plus sec, en diminuant la quantité de précipitations : les nappes phréatiques se salinisent ; les vastes fonds marins laissés à nu sont balayés par les vents qui emportent le sel au loin et stérilisent de vastes étendues de terres cultivables et provoquent différentes pathologies parmi la population. L’augmentation de la salinité (passée de 9 à 49 g par litre en moyenne, avec des pointes à 85 g, contre 30 à 35 pour les autres mers) tue la vie et notamment les poissons, source de nourriture pour les habitants. De belles peintures illustrant la vie le long de la mer d’Aral, peintes par des artistes locaux, sont visibles au musée de Nukus.
Ci-dessous : quelques anciens produits de la mer d’Aral exposés au musée de Moynak. Les dents correspondent à ceux de requins préhistoriques, trouvés dans les sédiments profonds.

Dans le delta de l’Amou Darya, le développement des cultures du coton et autres espèces a aussi signé l’extinction du tigre de la Caspienne, qui vivait dans les forêts riveraines à peuplier et tamaris, se nourrissant des proies (sangliers, cerf). À l’origine, le tigre de la Caspienne était très répandu en Asie du Sud-Ouest.

L’intensification des cultures entraînant la diminution de son habitat naturel et la raréfaction de ses proies s’est ajoutée à la chasse intensive dont la sous-espèce était victime, pour provoquer sa disparition progressive et finalement son extinction. Les derniers tigres ont été signalés en Ouzbékistan, en 1974, au nord de Nukus.
Ci-dessous :photo du dernier tigre de la caspienne, musée de Nukus

Ci-dessous: photo 1: une affiche montrant la biodiversité perdue du delta. Photos 2 et 3: animaux naturalisés du delta: loup et antilope saiga sur les parties désertiques entourant le delta.
J’ai recherché à savoir si le tigre était encore présent dans les mentalités de la population (par des livres, des peintures, ou autres). Il semblerait que non. Cet animal, qui est sans doute l’un des plus beaux mammifères de la planète, a disparu dans une quasi indifférence. J’ai toutefois trouvé un petit recueil publié en anglais, traduit d’un auteur ouzbek Amet Shamuratov (1912-1953), écrivain et poète, qui rend plus ou moins bien hommage à l’animal dans son milieu naturel, tout en mettant en avant le danger qu’il représentait pour les populations.

Notre voyage en mars 2026

Le départ pour la mer d’Aral a débuté à hauteur de Noukous, situé au sud dans le delta de l’Amou Darya. Il ne reste que bien peu de l’ancienne beauté et la richesse biologique de ce delta, y compris les forêts, qui se réduisent à quelques îlots de peupliers entourant quelques zones humides.
Il existe une réserve, que nous n’avons pas visitée, qui a encore conservé les forêts de Tamaris, mais son aspect ne semble pas très naturel.

Lac de Sudochie
Historiquement, le lac Sudochie (Sudochye) représentait la plus grande masse d’eau du delta de l’Amou-Daria. Il était relié par un canal à la mer d’Aral. Au cours des 60 dernières années, il a toutefois perdu une grande partie de son volume d’eau initial (350 km², profondeur 3m au maximum) et il s’est divisé en une série de lacs plus petits.
Le lac Sudochie est habité par plusieurs espèces de poissons, dont la carpe, la carpe à la lune, la carpe de roseau et le sandre. Historiquement, le lac produisait 2 000 tonnes de poissons par an, mais aujourd’hui, il n’y a pas de pêche commerciale.
Le paysage de ce lac, en mars, est plutôt terne.
Auparavant, il y avait un village de pêcheurs appelé Urga situé autour d’un cap sur le plateau d’Oust-Ourt. Créé à la fin du XIXe siècle, il a survécu pendant près d’un siècle, le dernier habitant ayant quitté les lieux en 1971. Aujourd’hui, on peut encore voir les vestiges d’un petit cimetière russe, plusieurs fondations de bâtiments dont un phare construit pour guider les bateaux de pêche, les ruines d’un entrepôt à poissons que l’on remplissait de tonnes de glace et les murs d’une petite usine de transformation du poisson.
Cependant, à mesure que la mer d’Aral commençait à se retirer et que l’industrie de la pêche déclinait, Urga tomba progressivement en désuétude et fut abandonnée. De temps en temps, des pêcheurs s’y rendent et de vieux bateaux naviguent dans les canaux étroits qui s’enfoncent dans le lac.
La route le long de l’escarpement de Tchink

Le trajet sur cet escarpement, qui longe la mer d’Aral, dure plusieurs heures. La végétation n’est pas encore sortie, sauf quelques plantes en fleur. Les buissons (plusieurs espèces de Prunus) sont encore sans feuilles. Du point de vue des animaux, on rencontre parfois une tortue, mais bien plus fréquemment des spermophiles (petits rongeurs asiatiques) qui traversent la route.

Notre guide Musa, qui fait régulièrement le trajet, m’a envoyé des photos de ces mêmes paysages en avril.
Photo 1: la base de l’escarpement de Tchink verdoyant; photo 2: un buisson de tamaris en fleur; photo 3 la rhubarbe en fleur

Le campement le long de la mer d’Aral
Quelques vues de la mer d’Aral, de la falaise, du campement. Le sol très argileux, se teinte parfois en rose (photo 3).
Photo 1: Avant de s’approcher de la mer, on traverse une étendue très argileuse et humide, qui correspond au retrait récent de la mer. Les deux photos suivantes montrent les bords de la mer. La photo 2 illustre la pollution de la mer par les pesticides, par la présence de multiples bulles qui s’envolent et se répandent partout. La photo 3 montre une hécatombe d’insectes (criquets ?) entraînés par les vents des falaises, et qui meurent sur place.
Deux fleurs poussant en bordure de la mer (photos de Musa). Photo 1. Une scrofulariacée parasite; Photo 2: non identifiée
En retournant vers le sud, nous traversons l’ancienne mer d’Aral à présent végétalisée, jusqu’à l’étape suivante.
Le cimetière de bateaux à Moynak
Le village de Moynak au début de la mer d’Aral, était un village de pêcheur très actif. Il est surtout connu pour son cimetière de bateaux, conservés en l’état dans l’ancienne mer.

Deux villes médiévales de la route de la soie: Samarcande et Boukhara
On ne saurait quitter l’Ouzbekistan sans des visites aux plus anciennes villes d’Asie centrale, situées sur la célèbre route de la soie.
A Samarcande, le Registan Square, situé au coeur de la ville, est un magnifique ensemble architectural de madrassahs. Ce site est inclus dans la liste de l’Unesco depuis 2001.
Le portail de Sher-Dor est particulièrement beau. Il est orné de deux tigres dorés portant un soleil dans leur dos, et surmonté par un cervidé dans l’entrée. Sher signifie (tigre ou lion).
Ci-dessous : Register square et ses superbes mausolées.
Shakhi Zinda est un autre lieu mythique de la ville de Samarcande. Cette nécropole comporte de somptueux mausolées d’âge médiéval (XI-XII siècles).
Ci-dessous : photo 1 femmes dans les rues de Samarcande. Photo 2: un sacrifice avait été fait à la sortie du site, et le sang versé est resté sur place. Le mainate religieux l’aspire avec délicatesse. Les populations de cet oiseau sont importantes dans les villes du sud du pays.
Bukhara
Boukhara est une ville médiévale âgée de plus de 2000 ans, et dont le tissu urbain est resté majoritairement intact. De nombreux monuments sont encore intacts, datant du Xe au XVIIe siècle.
De très vieux muriers (datant du XVe siècle !!) entourent la place de Bukhara
Référence
René Letolle. La mer d’Aral : découvertes et controverses des origines à 1914. Travaux du Comité français d’Histoire de la Géologie, 1992, 3ème série (tome 6), pp.1-27.
Remerciements
Un grand merci à Musa, notre guide de la mer d’Aral, pour les photos qu’il m’a transmises lors d’un voyage ultérieur, et à Damien Saraceni pour la relecture du texte.