Forêts alluviales et marais à Tamaris de la côte atlantique marocaine et observation d’une des espèces les plus rares au monde, l’ibis chauve

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Notre voyage entre le 30 décembre 2025 et le 9 janvier 2026 avait pour buts de visiter les forêts alluviales des oueds entre la côte atlantique à hauteur des premiers contreforts du Haut Atlas (entre Essaouira et le sud d’Agadir) puis d’espérer voir l’ibis chauve, un des oiseaux les plus menacés du monde, dans la réserve naturelle du parc national de Souss-Massa, à 60 km au sud d’Agadir.

Partis de Marrakech, nous sommes donc descendus vers le sud. Ces premiers jours ont été difficiles en raison des pluies exceptionnellement abondantes depuis les derniers jours de décembre. L’abondance des pluies a terminé début janvier, apportant de la neige dans le Haut Atlas. Les oueds ont vu leurs niveaux monter rapidement. Les paysages de forêts alluviales et de bas marais étaient de toute beauté.

Par la suite, un froid glacial s’est abattu sur le pays, mais le temps s’est mis au soleil. Idéal pour observer la faune !

L’ibis chauve, Geronticus eremita (L.)

(ci-dessous: photos Mohamed Oussouihl)

Un déclin très ancien

L’Ibis chauve ou « Waldrapp » est lié pour sa reproduction à la présence de parois rocheuses pourvues de crevasses, trous et corniches, s’élevant à proximité de prairies, de cultures, de marais ou de terrains nus, non loin de l’eau. Quant à l’altitude, il montre une large tolérance, puisqu’il niche aussi bien à près de 2000 m que sur les côtes maritimes.

Son aire de répartition naturelle était très large, incluant l’Afrique du nord entre Maroc et Egypte, Arabie saoudite, et plus largement une grande partie du bassin méditerranéen. On le trouvait aussi en Europe centrale, entre Allemagne du sud (Forêt Noire et Kaiserstuhl en plaine d’Alsace-Bade, où des ossements trouvés dataient du IVe siècle), en Autriche, en Bulgarie, dans la région adriatique et même en France dans l’Ardèche. Ces populations étaient suffisamment abondantes pour échanger leurs gènes à large distance, comme le prouvent les analyses génétiques.

L’ibis chauve, le seul à nicher dans les falaises, occupait alors celles bordant le Nil. Or, l’horizon (le Akhet) était représenté justement par ces falaises, notamment à l’Est, qui correspondait au royaume des dieux et des esprits ancestraux. L’ibis chauve représentait donc l’âme des ancêtres bénis. Toutefois, très peu de représentations de cette espèce ont été retrouvées à l’opposé des deux autres espèces (ibis sacré et ibis falcinelle). Cela pourrait signifier que l’espèce était devenue rare très tôt en protohistoire, autour de 2000 avant J.C., en conséquence à des changements climatiques associés à des changements dans les sociétés humaines de l’époque.

En Europe, l’ibis a disparu au cours du XVIe siècle. Il n’existe même pas le moindre indice concret de son ancienne présence sous forme d’animal naturalisé. Les descriptions qui nous sont parvenues (avant le XVIe siècle) par les textes peuvent être autant des ibis que des corbeaux ou des cormorans. Une première description fiable est celle qu’en fait Conrad Gessner en 1555, dans un ouvrage intitulé « Historiae Animalium Liber III qui est de avium natura », publié à Zurich.

« L’oiseau est appelé communément un Waldrapp, parce qu’il habite les forêts écartées. Comme il niche là dans de hautes falaises ou dans de vieilles tours et châteaux abandonnés,on le nomme aussi « Steinrapp » et ailleurs en Bavière et en Styrie « Klausrapp »En Lorraine et près du lac Majeur, il est nommé « Meerrapp »… On fait descendre un homme à une corde pour le dénicher et il est tenu pour un régal… Notre Waldrapp est de la taille d’une poule, tout noir quand tu le vois de loin; mais si tu le regardes de près, surtout contre le soleil, il semble mêlé de vert. Ses pieds sont aussi presque comme ceux des poules, plus longs et fendus; la queue n’est pas longue et il a sur la tête une huppe dirigée en arrière…Le bec est rougeâtre, long et commode pour fouiller dans la terre et piquer dans les crevasses étroites des murs, des arbres et des rochers, afin d’en extraire les petits vers et coléoptères cachés. Il a de longues jambes rouges ».

L’ibis chauve n’était sans doute pas un animal sacré comme en Egypte, mais il a été peut-être représenté sur un tableau célébrissime, celui du retable d’Issenheim, actuellement conservé au musée Unterlinden de Colmar. Les peintures de ce retable sont du peintre Matthias Grünewald pour les panneaux peints (1512 – 1516), une époque où l’ibis chauve était encore présent. 

Ci-dessous: photo 1: le premier panneau du retable; photo 2: La conversation entre deux ermites, saint Antoine et saint Paul. En arrière plan, se tient un grand oiseau noir à bec courbe, qui tient un petit pain (cf photo 3). Le regard et la direction indiquée par l’ermite conduitent à cet oiseau. Ce pourrait certe être un corbeau, dont la fonction messagère entre le monde spirituel et terrestre est conus. Mais tous les auteurs ne partagent pas cette lecture, par sa grandeur et son bec, suggérant que ce pourrait bien être un ibis chauve.

Au moment où le « Waldrapp » est décrit dans les écrits du XVIe siècle, c’était probablement déjà un oiseau rare, proche de l’extinction, et confiné à quelques refuges alpins. La valeur gastronomique, ou plutôt de mets princier, qu’on lui attribuait (et qui justifiait les édits protecteurs locaux) n’a pas empêché sa perte, précipitée par l’apparition des armes à feu. La fécondité réduite de l’Ibis chauve le rend particulièrement vulnérable : sur 3 à 4 œufs pondus, il ne subsiste souvent qu’un seul petit qui peut périr de maladie ou de chute des falaises… et les oiseaux ne se reproduisent pas tous les ans.

Autour de la Méditerranée, les sites à ibis ont progressivement disparu au cours du XXe siècle (Syrie, Algérie, montagnes du Maroc notamment). En 1965, il existait encore plusieurs colonies au Maroc, dans les régions montagneuses du bassin de la Moulouya, du Moyen-Atlas, du pied sud du Haut-Atlas, et le long du littoral atlantique. En 1994, il ne restait alors que 65 individus reproducteurs. Elle est ainsi devenue une des espèces les plus rares au monde et a été classée en danger critique d’extinction par l’Union internationale de conservation de la nature. Actuellement, la population sauvage viable se trouve sur la zone côtière du Parc National Souss-Massa et celle entre Tamri et Imsouana (quelques individus seulement). A Souss Massa on comptait 600 individus en 2020. Mohamed Oussouihl, guide local de la réserve, en comptait récemment 700.

Devant cette progression, l’espèce a été classée en 2018 dans une catégorie de l’UICN moins dramatique (espèce en danger) grâce aux efforts de protection mis en place, notamment un programme européen de réintroduction. Toutefois, le nombre restreint d’individus limité à une petite zone rend cette population très fragile, dépendante de possibles épidémies mais aussi de sources d’eau. Cette population ne saurait assurer une survie à très long terme.

Visite à la réserve naturelle de Souss Massa avec l’association Nature -wildlife tours

Située à l’embouchure de l’oued Massa, cette réserve naturelle de 33 800 ha inclut les fleuves oued Souss et Massa, qui forment des vallées peu profondes bordées d’une végétation arborescente basse dominée par les tamaris et des buissons exotiques, dont le mimosa. Des falaises bordent les bords de mer.

Cette visite a été faite avec un très bon guide, Mohamed Oussouilh.

Ci-dessous : paysages de l’oued Massa

Ces deux oueds, lorsqu’ils sont en eau, n’atteignent pourtant pas la mer, en raison de barrages situés en amont, qui limitent l’évacuation des sédiments vers la mer par manque de dynamique fluviale. La partie côtière est bouchée par de grandes bandes de sable apportés par la mer que les deux rivières ne peuvent évacuer. Toutefois, en cas de fortes pluies, lorsque les barrages sont vidés, la masse d’eau peut rompre les bancs de sable et libérer le passage entre la vallée et la mer (ce qui s’est produit en 1996 et 2010).

Ci-dessous : le delta de Massa (photos 1 et 2). Photo 3: une belle orobanche qui fleurit en bordure des rives de l’oued Massa

Ci-dessous : paysages de bord d’océan après la grande marée. photo 2 : Les femmes recherchent des coquillages. Photo 3 : deux chiens en liberté sur les rochers.

Ces embouchures sont des sites protégés par la convention de Ramsar. Elles abritent de nombreux oiseaux migrateurs et nicheurs.

En décembre, les ibis évoluent en petits groupes dans les prairies de la réserve surmontant les dunes et les bords de mer, recherchant des insectes ou de petits reptiles. Ces prairies sont clôturées, quoique les oiseaux puissent évidemment les traverser librement, s’autorisant parfois à se percher dans les villages. Des gardes surveillent constamment la colonie en sillonnant les routes afin d’éviter tout danger pour les individus. Ils passent aussi l’information aux guides, qui peuvent alors faire bénéficier l’information aux touristes.

Grâce à la compétence du guide naturaliste Mohamed Oussouihl, de l’association « Souss massa nature & wildlife tours » (Agadir) j’ai pu observer quelques ibis le premier soir, lorsqu’ils retournaient à leur lieu de repos le soir, puis le lendemain, une petite centaine dans des prairies, piquetant le sol pour rechercher de la nourriture. Un bien beau moment !

Ci-dessous: les observations du mois de janvier 2026. Photos Mohamed Oussouilh.

Ci-dessous : photo 1 une pancarte dans la réserve donnant des indications sur la population d’ibis. Photo 2 : l’ibis est représenté dans les restaurants

Nous avons aussi pu observer d’autres espèces telles que plusieurs chouettes chevêches, qui stationnent en solitaire ou en duo les pierriers en bordure des villages ; l’oedicnème criard, que je rêve de voir depuis des années, et que j’ai pu observer à loisir (plus d’une dizaine d’individus) dans un vaste cimetière face à la côte ; le rare engoulevent à collier roux, tapi dans un buisson. Sur les parties désertiques, nous avons pu observer plusieurs courvites isabelle courant dans le sable, observé à la jumelle les beaux yeux entourés de bleu de la pie de Mauritanie.

Ci-dessous: photo 1 une chouette chevêche sur une pierre dans un champ. Photo 2: l’oedicnème criard. Photo 3: l’engoulevant à collier roux, sous-espèce de l’Afrique du nord.Photos Mohamed Oussouilh

Le habitats troglodytes

Des habitats creusés dans les falaises marines sont encore visibles le long de la côte. Détruits lors de la création du parc national, ils ne sont plus habités. Les vestiges présents montrent des intérieurs en ruine, des blocs de pierre éparpillés sur les hauts des plages, et des traces de travail de la roche en bordure de mer pour permettre un accès plus facile aux pêcheurs.

Des côtes atlantiques aux premiers contreforts du Haut Atlas, entre la vallée du paradis et aux cascades d’Imouzzer

Les paysages varient considérablement, des bords de l’Océan atlantique entre Essaouira et Agadir, aux premières collines du haut Atlas, jusqu’à Imouzzer.

Les forêts fruitiières d’arganier, l’espèce phare de la végétation forestière méditerranéenne de basse altitude

On est saisi, lorsqu’on parcourt les collines du sud du Maroc, de l’importance de l’arganier (Argania spinosa). Cette espèce, qui appartient à une famille tropicale, les Sapotacées, est endémique du Maroc. La région de l’arganier représente une surface de forêts présteppique (dites aussi forêts parcs) d’environ 4 millions d’hectares dans la vallée du Souss et sur le littoral entre Erraouira et le sud d’Agadir. Ces forêts bénéficient d’un bioclimat aride (entre 150 et 300 mm), mais dont l’aridité est adoucie par les précipitations causées par les brouillards provenant de l’Océan atlantique, grâce au courant froid des Canaries. L’humidité ne descend donc jamais en dessous de 83% en hiver et 62% au printemps, culminant en été supérieur à 90% en été !). Plus au sud l’arganier devient plus dispersé et se concentre autour des oueds.

Les forêts-parcs d’arganier sont très maltraitées par l’homme, en raison du surpâturage et pour la fabrication d’une huile très recherchée, extraite de la noix d’argan. Les géographes parlent même d’une « civilisation de l’arganier ».

Forêt parc d’arganiers, fortement pâturé par les chèvres, qui dévorent les buissons, les herbacées et les feuilles d’arganier

Ci-dessous : deux visions de la vie agro-pastorale des Marocains dans les campagnes du sud.

Ci-dessous: photo 1: l’euphorbe cactoïde Euphorbia resinifera très épineuse peut atteindre de 1 à 1,5 m de haut . Les tiges vert pâle, parfois grisâtres ou bleutées, comportent quatre côtes bien distinctes. La plante forme des coussins compacts qui peuvent couvrir de larges étendues. A l’arrière plan: des arganiers. Photo 2: étendues riches en diverses euphorbes

Les vallées de l’Atlas à l’ouest de la route Agadir Chichaoua

Les vallées de l’Atlas sont riches en falaises et cascades, dont ici celle d’Imouzzer, très appréciée par sa beauté.

Ci-dessous: photos de la belle cascade d’Imouzzer, où l’eau est très abondante après les pluies de décembre ! L’eau a même envahi les plantations d’olivier des terrasses sous-jacentes.

Le site préhistorique de Jebel Irhoud : un site majeur pour la compréhension de l’évolution humaine

La grotte de Jebel Irhoud se trouve entre les villes de Marrakech et de Safi (cf carte en début d’article). En 1961, les opérations minières d’une société exploitant la barytine (un minéral) ont ouvert et détruit une grande partie de cette cavité qui contenait des restes de faune et des outils de pierre. Un crâne humain en fut extrait, sans qu’on ait pu le dater. Les fouilles reprises en 2004 permirent, dans une partie du site encore préservée, d’analyser plus de trois mètres d’épaisseur de dépôts archéologiques. Ces fouilles ont livré un riche matériel archéologique et de nouveaux restes d’homininés (un total de 22 ) avec notamment la découverte d’un crâne et d’une mandibule bien préservée. La boîte crânienne reste proche de celle d’hominines archaïques, avec une forme allongée et non globulaire comme les hommes actuels, mais d’autres traits anatomiques sont proches de l’homme actuel. En fait, la morphologie des hommes actuels ne s’est mise en place qu’entre 100 000 et 40 000 ans, et de manière très graduelle. Les crânes trouvés à Jebel Irhoud sont donc bien plus anciens : ils datent d’il y a 315 000 ans ! Or, jusqu’à présent, on estimait l’âge de l’émergence de Homo sapiens à environ 20 000 ans, et une origine Est Africaine.

Le site où ont été découverts ces crânes n’est pas indiqué que la route, et nous n’avons pu que faire le tour des collines qui l’entourent. Le site de la grotte se trouve de l’autre côté de la colline représentée par la photo 1. Une représentation possible de l’homme de Jebel Irhoud est publiée sur Internet (photo 3).

Ce site d’intérêt mondial sera doté d’un complexe scientifique et touristique afin de mettre en valeur l’importance du Maroc dans l’histoire de l’homme. Mais pour l’instant, nous n’avons pu voir qu’un édifice en construction. La date de finition des travaux n’est pas publiée.

En conclusion

Le Maroc est riche d’une nature très originale, tant au niveau écologique qu’humaine. Par ailleurs, nous avons beaucoup apprécié la grande gentillesse des personnes rencontrées.

Remerciements

Un grand merci à Mohamed qui m’a si bien montré les ibis du Maroc, et Damien Saraceni pour la relecture des textes

Quelques références

Fritz, J. et Janák, J. 2022 Tracing the fate of the Northern Bald Ibis over five millennia: an interdisciplinary approach to the extinction and recovery of an iconic bird species. Animals, 12(12), 1569.

Hublin, J. J. 2020. Origine et expansion d’Homo sapiens. Bulletin de l’Académie Nationale de Médecine, 204(3), 268-276.

Quézel P. et Médail F. 2003. Ecologie et biogéographie des forêts du bassin méditerranéen. Elsevier.

Schubert M. et I. 2022. Le retable d’Issenheim, Iona, ScheiderEditionen

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