Les paysages culturels forestiers au nord de Dabo

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La région entre Saverne et Dabo est riche de témoignages religieux populaires allant de l’époque gallo-romaine, médiévale au XIXe siècle. Ces sites se trouvent toujours en pleine forêt : ils sont parfois connus, mais restent très discrets.

Cette carte IGN situe les principaux sites de Kuhberg, Nusskopf et Schacheneck

La lutte contre le paganisme

Dans cette région, se sont élevés il y a près de 1700 ans plusieurs villages gallo-romains, dont les vestiges sont encore visibles dans les forêts de Wasserwald et près de Garrebourg au lieu-dit Tiergarten. Il ne reste plus grand chose de ces vestiges, car les éléments les plus précieux sont dans les musées de Saverne ou Sarrebourg. Il reste toutefois certains éléments non transportables, comme les inscriptions faites sur les rochers.

La pierre aux trois têtes sculptées du Kuhberg

Le Kuhberg (altitude 587m) était jadis frontière entre la Marche de Marmoutier et le territoire de Dabo et est à présent frontière entre le département du Bas-Rhin et de la Moselle. Sur le flanc occidental de cette montagne se trouve une roche appelée “roche aux trois têtes sculptées”, ou “roche à la tête de mort”.

Ce site a été décrit en 1836 par Jean-Louis Dugas de Beaulieu. En voici la description, car depuis les trois têtes gravées ont été volées.

“Il consiste en trois têtes sculptées sur les angles saillants d’un gros fragment de rocher. L’une de ces tête, celle qui occupe le plan supérieur, … est celle d’un jeune homme imberbe, à l’air rian, aux cheveux bouclés; du sommet de son front partent deux cornes, qui se recourbent dès leur naissance, vont recouvrir les temps. …quant aux deux autres têtes qu’on voit au-dessous, elles sont plus petites et extrêmement dégradées. Nous pensons que le monument fut consacré aux faunes, divinités rustiques qui habitaient le bois et les campagnes et protégeaient spécialement les troupeaux… le rocher sur lequel il est sculpté est en outre orné de nombreuses croix, ouvrage de la piété des premiers chrétiens qui voulaient ainsi sanctifier un lieu souillé par le paganisme”.

Jean-Louis Dugas de Beaulieu

Depuis, plusieurs chercheurs ont décrit cette pierre, mais tous ne l’ont pas retrouvée. Jean-Marie Holderbach l’avait retrouvée et en avait fait une photo. Il me l’a montrée, mais toutes les têtes ont disparu, victimes d’un vol au burin !

Voici les photos qu’il avait prises sur ce rocher il y a environ 30 ans. On peut voir le dessin de la tête marquée au crayon, le rocher lui-même et en-dessous, les lettres gravées JRHUB (sans doute un habitant de la Hoube). Les croix latines parsèment ce rocher, qui sont autant de marques de christianisation. Il est fort probablement que jusqu’à une période récente des croyances païennes y étaient encore rattachées et entretenues par la tradition populaire.

Ci-dessous : Jean-Marie Holderbach devant la pierre. Le dessus de la pierre comporte des cupules qui n’ont, selon le géologue Philippe Duringer, rien de naturel. De l’autre côté apparaissent des stries, mais qui sont liées à l’érosion naturelle de la pierre. La troisième photo montre l’emplacement d’une des sculptures, qui a été depuis vandalisée et a disparu.

Ci-dessous : les marques chrétiennes sur ce monument gallo-romain sont ces croix qui parsèment le rocher.

Sous les croix se trouve une gravure JFHUB qui pourrait être le nom d’un habitant de la Hoube.

Le baptistère de la chapelle St Fridolin

Au bout d’une modeste route forestière qui se sépare de la route Haselbourg-Hellert, se trouve le vallon nommé Schacheneck, au fond duquel coule un ruisseau, nommé soit Andlau soit Fischbach. Le terme Andlau peut surprendre, si loin de l’abbaye d’Andlau, mais cela s’explique par le fait que le site de Schacheneck était possiessionné par l’abbaye d’Andlau. Dans ce vallon se trouvent les vestiges d’une ancienne chapelle, connue sous le nom de Chapelle Saint Fridolin.

St Fridolin, moine irlandais, a traversé la région vers l’an 540 qui aurait passé dans la région pour la christianiser. En traversant la France, puis la vallée du Rhin, il s’est arrêté dans ce modeste vallon où existait alors le village de Fischbach, prêchant et baptisant ses habitants. Trois siècles après lui, d’autres moines continuèrent l’œuvre de christianisation en construisant une chapelle baptismale, et en taillant une cuve baptismale dans un gros bloc de grès, autour du IXe siècle. La cuve, de grandes dimensions, devait servir au baptême par immersion en usage dans les premiers siècles du christianisme, ce qui explique que le fond soit percé d’un trou pour l’évacuation de l’eau après le baptême. Son pourtour est orné de neuf arcatures dont l’une, plus large que les autres, présente une croix.

Cette cuve avait été construite près d‘une source qui guérissait les affections de la gorge et de la peau. Mais je n’ai pas retrouvé cette source !

Cuve baptismale du IXe siècle, Schacheneck
Dessin de la chapelle en 1879 fait par l’architecte Winckler

La chapelle était le sanctuaire du village de Fischbach jusqu’à sa destruction en 1444 lors du passage des Armagnacs puis lors de la guerre de Trente ans (1618-1648). Les pierres ont été utilisées pour construire d’autres maisons tout autour: scierie, moulin, métairies et maisons, et la forêt a empiété peu à peu sur les anciens prés et les terres cultivées.

Ce porche du village de Schacheneck a sans doute récupéré les pierres de l’ancienne chapelle

On peut encore voir les ruines de cette chapelle autour du baptistère. Un mur en bois a été construit afin de protéger la cuve baptismale. Une statue en bois récente de St Fridolin y a été ajoutée.

Les ruines de la chapelle sont classées au titre des monuments historiques par arrêté du 6 décembre 1898

Ci-dessous : la situation en hauteur de la chapelle ; la deuxième photo montre l’abri dans lequel se trouve le baptistère avec la statue de St Fridolin. La troisième photo montre que les baptêmes ont toujours lieu dans cette chapelle !

Sur cette photo se trouve une statue en pierre de St Fridolin (1879) et au deuxième plan un autel érigé en 1951 en l’honneur des victimes des deux guerres mondiales, juste au-dessus de l’ancienne chapelle. Au fond, sur les bordures de la butte, la cuve protégée par un toit en bois

Chaque année, un pélerinage a lieu à la chapelle à la Pentecôte.

Le hêtre saint du rocher de Nusskopf

Du sommet du Nutzkopf au-dessus de Hellert, on peut admirer au loin le château de Dabo. Ce rocher domine une vallée profonde et sinueuse reliant la Hoube avec la vallée de la Zorn.

En parcourant le sentier menant à ce rocher, j’ai eu la surprise de voir un hêtre mort couronné d’un chapeau afin de limiter sa décomposition, et magnifiquement orné de fleurs artificielles. Dans son tronc devenu creux avec l’âge, se trouvent deux statues de la Vierge. Cet hommage forestier a sans doute une histoire. Il est en tout cas remarquable, car de multiples sites de ce genre ont disparu des forêts vosgiennes, par manque d’intérêt des habitants locaux. J’espère qu’on me donnera un jour une explication de la légende qui accompagne ce vieux hêtre

Sur ce même sommet, se trouvent quelques arbres remarquables, dont ce beau chêne qui pousse entre les fissures du rocher sommital. Sur son flanc Est, se trouve aussi une source creusée dans le rocher, vestige probable du passage de troupeaux de bovins allant à la pâture dans le village de Schacheneck. Cette source s’appelle la source d’Andlau, tout comme le ruisseau qui parcourt le vallon en dessous.

Survivances païennes sur les croix

Il existe dans cette région, à Hultehouse et à Lutzelhouse, deux croix qui représentent Dieu le Père “au poing levé”. En -dessous de cette figure se trouve la colombe, puis Jésus le supplicié. Selon l’archéologue Emile Linckenheld, cette conception de figurer le dieu suprême tenant la foudre dans ce poing levé est absolument inconnue ailleurs en France. Cete région des Vosges moyennes a créé une forme propre de la figure du Père, dans une région limitée au Donon et à la région de Bitche.

Ci-dessous: la croix avec un dieu tenant la foudre à Lutzelhouse, en bordure de la route.

Pour cet auteur, l’explication provient d’une survivance paienne, d’origine celte, du Dieu du ciel devenu chez les gallo-romains le dieu Jupiter.

En conclusion: les forêts de la région des Vosges gréseuses sont riches en vestiges archéologiques, la plupart ignorés du public et même des habitants des villages alentour. C’est bien dommage, car ces modestes observations et petites découvertes apportent un éclairage original aux randonnées en forêt. Je ne peux que conseiller de se reporter aux articles qui paraissent dans les revues locales (Pays d’Alsace et autres) qui souvent publient des articles sur le sujet.

Références

Dugas de Beaulieu J.L. 1836 Recherches archéologiques et historiques sur le comté de Dachsbourg, aujourd’hui DAbo, p 301-303.

Irlinger A. 2008 Autour de la chapelle Saint Fridolin au Schacheneck. Pays d’Alsace, Société d’histoire et d’archéologie de Saverne et environs. Cahier Varia n° 224 p 13- 21

Linckenheld E. Survivances paiennes sur des croix en Lorraine. Art populaire d’Alsace, Librairie Istra.

Cet article a 2 commentaires

  1. Vincent

    Bonjour, et encore bravo pour ces publications, vraiment très intéressantes.
    Dans la même veine, auriez-vous une interprétation à proposer sur les Pierres Saint Martin située au Nord Est de Dabo ?
    Merci

    1. Annik Schnitzler

      bonjour
      merci beucoup pour votre mail et votre commentaire . POur votre question: ce sera dans le prochain article !

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